Nullité de l’audition des patients dans le cadre d’une procédure d’indu (IDEL)

– Êtes-vous allé au pont ?
– Allée ? Il n’y a pas d’allée, je le sais, j’y suis été !
(extrait de l’interrogatoire de Gaston Dominici, par Jean GIONO)

 

 

Nous signalons ici une décision du T.A.S.S. de BREST du 28 juin 2017 qui soulève, sans en avoir l’air, un point intéressant :  celui des conditions de Droit dans lesquelles l’assurance maladie interroge des patients, lors d’une enquête sur l’activité d’un infirmier.

A en croire cette décision, rédigée en termes assez vifs, le tribunal a semble-t-il été indisposé par les conditions dans lesquelles s’était déroulée l’enquête préalable.

Le tribunal a d’abord clairement considéré que la procédure à suivre aurait dû être celle du contrôle médical, et non celle de la procédure administrative d’indu. Ce point est toutefois abordé de manière trop elliptique pour que l’on puisse en tirer des conclusions.

Mais surtout le tribunal adopte une position originale concernant l’audition des patients.

Comme elle n’arrivait pas à se faire communiquer les PV d’audition (la Caisse ne produisait qu’une synthèse), en désespoir de cause, l’infirmière avait fait soulever une Question Prioritaire de Constitutionnalité. Elle invoquait le fait que des enquêteurs s’étaient introduits au domicile des patients sans que ceux-ci eussent disposé du moindre recours contre une telle intrusion. Les PV avaient alors enfin été communiqués, afin de prouver que les patients avaient accepté librement ces visites domiciliaires.

Or une autre difficulté est alors apparue. Ces PV d’enquête commencent par l’avertissement, donné au patient, de ce qu’il encourt des sanctions pénales ; et de lui rappeler les textes en cas de fraude (au visa de l’ancien art .L 114-13 C.S.S.) ou de fausse déclaration (art.L447-1 du code pénal).

Ainsi les patients sont menacés de sanctions pénales au moment où il leur est demandé quels soins l’infirmier leur a prodigués.

Cela signifierait-il que les patients sont eux aussi contrôlés, afin de vérifier s’ils n’auraient pas bénéficié de soins que l’assurance maladie ne prend pas en charge (car sinon, pourquoi seraient-ils mis en garde contre une possibilité de fraude aux organismes sociaux) ? Si c’est le cas, c’est donc sous cette menace d’être considérés comme des fraudeurs aux soins qu’ils devraient alors décrire à l’enquêteur les soins, leur nature, leur durée. Leurs témoignages sont-ils alors vraiment libres et objectifs ?

Il est probable que le Tribunal ait été impressionné par les signatures tremblotantes de certains patients, âgés et fragiles. On sait déjà que certains patients sont parfois interrogés sur des notions de temps et de lieu, alors qu’ils ne bénéficient pas de toutes leurs facultés cognitives (voir en ce sens TASS DES BOUCHES DU RHÔNE du 5 novembre 2015 Recours 21202282 R./. CPAM des Bouches du Rhône, qui annule une procédure d’indu pour ce motif).

Dans cette ancienne affaire, une patiente avait attesté : «  lors du passage de votre inspectrice en 2010, je dois reconnaître que j’ai eu tendance à minimiser le temps de passage des infirmiers car je pensais qu’il s’agissait d’un contrôle qui portait sur les malades et j’avais peur qu’on me supprime des soins s’il apparaissait que ceux-ci étaient trop longs et donc trop coûteux pour la Sécurité Sociale ».

Dans l’affaire jugée par le Tribunal des affaires de Sécurité Sociale de Brest, celui-ci a estimé que les patients étaient traités comme des suspects.

Il conclut alors que leur audition est nulle faute d’avoir attiré leur attention sur le caractère libre de leur audition.

Audition libre ? cette terminologie est du domaine de la procédure pénale. Certes l’audition par un contrôleur de la CPAM n’est pas une procédure pénale qui se verrait appliquer les dispositions relatives aux interrogatoires de police. Peut-être le juge a-t-il voulu faire une application directe de la directive 2012/13/UE DU PARLEMENT EUROPÉEN ET DU CONSEIL du 22 mai 2012 :

« Les suspects ou les personnes poursuivies devraient recevoir rapidement des informations sur l’acte pénalement sanctionné qu’ils sont soupçonnés ou accusés d’avoir commis, et au plus tard avant leur premier interrogatoire officiel par la police ou une autre autorité compétente….. »

La CJUE estime dans sa jurisprudence qu’une directive a un effet direct si elle est claire, précise, inconditionnelle et si le pays de l’UE n’a pas transposé la directive dans les délais (arrêt du 4 décembre 1974, Van Duyn) . On peut soutenir que la directive précitée n’a, à ce jour, été transposée dans le Droit français que de manière incomplète, puisque (entre autres lacunes signalées par le Syndicat de la Magistrature dans ses communiqués) elle ne vise que les poursuites pénales et les enquêtes exercées par la police, et non les enquêtes réalisées par une « autorité compétente » comme un contrôleur.

Est-il possible que des patients, malades et fragiles, interrogés par un contrôleur de l’assurance maladie,  bénéficient de moins de droits que des suspects interrogés par la police ? Ce jugement, venu du bout de la Terre (le Finistère) se refuse à l’admettre.

Peut-être cela doit-il nous faire réfléchir à ce que subissent les patients, âgés et malades, lors d’un tel contrôle.

Catherine Marie KLINGLER
Avocat – Barreau de Paris

12 commentaires


  1. Bonjour,

    Merci beaucoup pour tous vos articles : de vraies pépites.
    Il est dommage de ne pas avoir d’adresse e-mail sur laquelle vous contacter ?

    En tout cas, bravo 🙂

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    1. Bonjour. Merci pour ce gentil commmentaire. Je vais vous envoyer un email ainsi vous aurez mon adresse. Pour le moment ce petit blog est expérimental :-). D’autres articles sont à paraître bientot.

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  2. Encore de nouvelles infos qui font du bien au moral …
    Car les interrogations de nos patients sont souvent faite sous la pression ,les menaces et l intimidation
    La Chartre de contrôle n’est pas respectée par les caisses
    Merci Maître

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    1. oui, merci, j’essaie de mettre au maximum des choses pas trop tristes…. et je veux tirer un coup de chapeau à l’infirmière de Marseille dont je cite aussi le jugement (dans un lien dans l’article, évidemment j’ai caché son nom). Car en lisant le jugement on voit que celle-ci s’est défendue toute seule avec l’aide de son mari. Ils ont collecté des attestations de patients (pas toujours facile ni possible). Ils ont fait preuve d’organisation et de détermination, de courage. Et ce jugement va aider les infirmiers qui sont dans la même situation. Il faut dire que la somme réclamée n’était pas très élevée. Quand il commence à y avoir trop de zéros, l’infirmier est systématiquement poursuivi pour escroquerie, c’est beaucoup plus dur de rester en forme!

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  3. Bonjour Madame,
    ceci est extrêmement intéressant et je vous remercie de nous faire profiter de cette expérience !
    Dans le fichier il est écrit que la caisse doit faire appel sous un mois, l’a-t-elle fait ou du coup ceci est définitif?
    Merci d’avance pour votre réponse

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    1. Helas La Cpam à Evidemment fait appel et je vais mettre cet article a jour pour le signaler , entre autres choses .

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      1. et du coup la suite est connue ou pas encore? merci pour vos réponses

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        1. pas encore car les Cours d’Appel ne sont pas si rapides. il est sur qu’il faudra trouver d’autres moyens que ceux retenus par le premier juge…

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  4. Maître,

    Il existe un document de la CPAM qui lors des négociations pour la DSI et les AIS, avait précisé les conditions de temps ( 1 AIS 3 = 30 minutes ) et ne l’avait pas formulé de cette manière mais dans le sens de moyenne … ce qui change tout …
    je reste à votre disposition pour mettre à disposition ceci ;
    très cordialement,
    Grégory
    ( à l’occasion expert judiciaire ide au tgi ET au TASS – assez rare pour être souligné de la part d’un IDE Libéral … )

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    1. BONJOUR , d’abord je note votre email et je me permettrai de vous solliciter par mail pour savoir dans quel ressort de tribunal vous êtes expert car cela peut effectivement nous être très utile, le seul dossier où nous avons eu un expert désigné… l’expert était kiné (très sympathique d’ailleurs).
      OUI bien sûr ce document m’intéresse beaucoup, je vous ai répondu par email . Merci mille fois; Pour ce dossier nous sommes devant la Cour d’appel de RENNES……

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    2. Bonsoir Gregory je vais sans doute avoir besoin d’un expert infirmier libéral dans une procédure encore devant le TASS. Puis-je avoir votre adresse mail pour mon avocat?
      Bien confraternellement
      Nathalie

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      1. BONJOUR
        il n’y a pas de Gregory au bout du fil mais nous vous avons répondu par mail. 🙂

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